« Sortie du Glyphosate » : un horizon incertain
28.02.2018 - « Sortie du Glyphosate » : un horizon incertain
Bien que particulièrement confuse à ce stade, la perspective d'une "sortie du glyphosate" sous trois ans dessinée par l'Elysée est évidemment une bonne nouvelle. C'est une victoire contre la "compétitivité", ce non-argument systématiquement opposé par l'agrochimie et ses relais politico-syndicaux dans le débat public et l'appareil d'Etat. Pour autant, il ne suffit pas de faire le constat des ravages causés par les pesticides pour concevoir la manière de s'en affranchir effectivement. Car la réalité du problème est multidimensionnelle: elle risque fort de mettre à rude épreuve la "pensée complexe" parfois prêtée à Emmanuel Macron...
A l'instar du débat sur les pesticides en général, le débat sur le glyphosate est extrêmement polarisé entre deux positions: l'une, productiviste, prétend prendre en compte la dimension économique du problème pour défendre le statu quo, et se borne au constat de la situation de compétition qui règne en agriculture en refusant de voir qu'elle est perdue d'avance. L'autre, environnementaliste, a le mérite d'avoir imposé la reconnaissance des ravages des pesticides. Mais elle regarde avec suspicion les considérations économiques et la défense du revenu paysan, comme si elles étaient formulées pour enliser le débat. Dans ce contexte, la Conf se démène pour porter l'option d'une sortie globale des pesticides qui ne soit pas une sortie de l'agriculture: pour nous, ce projet essentiel passe par la refondation du rapport de la société à la valeur de son alimentation, et la remise en question des mécanismes qui ont organisé son effondrement depuis 50 ans (industrialisation, libre-échange...).
Le cas récent du diméthoate mis à part (1), les pouvoirs publics jusqu'ici ont largement failli à traiter le sujet dans ses dimensions multiples: l'existence d'un plan Ecophyto au long cours sert souvent de prétexte à n'agir qu'au coup par coup au gré des scandales sanitaires. Or, ce plan est centré sur les aspects techniques, et à l'échelle de la ferme. Il fait donc implicitement porter sur les seuls paysans des enjeux qui les dépassent largement. Quid du Marché Unique et des autres accords de libre-échange, des politiques agro-exportatrices, de la PAC*, du primat du lobbying sur la construction démocratique de l'intérêt général, de la baisse continue du budget alimentaire des mangeurs et de ses raisons ?...Quid du modèle agro-productiviste ruineux dont le glyphosate est un pilier historique ?
Faute d'attaquer ce contexte systémique, on peut s'attendre à différents glissements et renoncements dans le déploiement de l'annonce d'E.Macron.
-Sur l'interdiction : déjà, les Ministères concernés ont commencé à nous préparer à l'idée qu'il n'y aurait pas d'interdiction stricto sensu du glyphosate dans trois ans. « 'Sortir du glyphosate' , cela veut d'abord dire 'apprendre à s'en passer' »...La pirouette est habile. Dans cette hypothèse, on resterait donc sur une sortie « volontaire » et « horizontale », c'est à dire finalement à la situation présente.
-Sur les alternatives : les pouvoirs publics semblent soumettre une éventuelle interdiction à la découverte d'alternatives au glyphosate, alors même qu'elles existent déjà pour l'essentiel des usages. Cela signifie qu'ils prennent au mot la Fnsea lorsqu'elle qualifie les freins économiques d' « impasses techniques ». Concrètement donc, il s'agirait de trouver un herbicide non-toxique à moins de 10 euros par hectare comme le Round-up pour envisager son interdiction...
-Au plan économique : dans de nombreux domaines, un marqueur des politiques actuelles est d'afficher une grande ambition verbale en même temps que la baisse des moyens budgétaires. Sur ce dossier, plutôt que de réfléchir à des mesures politiques et économiques d'accompagnement, on risque fort de s'en remettre à la « main invisible » du marché, censée voler au secours des paysans.
Dans cet esprit, certains arguments circulent opportunément : la sortie du glyphosate permettrait une hausse des prix du vin de 7 à 8 % !?!...Conseillons immédiatement aux extralucides à l'origine de ces raisonnements de jouer leurs revenus en bourse ! Mais surtout, dénonçons les vœux pieux et la pensée magique...
En somme, la route est encore longue. Les « Plans de filière » commandés par E.Macron aux interprofessions, bastions productivistes de droit privé censés mettre en œuvre ses séduisants éléments de langage en lieu et place des politiques publiques, ne mentionnent même pas l'enjeu des pesticides en général. Alors le glyphosate...L'essentiel reste donc à faire au plan syndical: les divergences et volte-faces des différents protagonistes politiques de ce dossier depuis quelques mois (Elysée, Ministères, Matignon), le permettent encore à ce stade.
Emmanuel AZE












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